L’art de l’assemblage : une masterclass par Claudio Sgroi
Lors d’une dégustation-conférence à Dortmund 2026, Claudio Sgroi nous a expliqué comment il construit un cigare à partir du goût, et pourquoi c’est bien plus complexe qu’il n’y paraît.

Goût ou saveur : une différence fondamentale
Quand on dit d’un plat qu’il est « savoureux », on ne parle pas seulement de goût. La saveur combine le goût, perçu en bouche, et les arômes, perçus par le nez. Chocolat, café, bois humide ou épices relèvent des arômes. Le goût, lui, se limite à quatre sensations de base : sucré, salé, acide et amer.
Le maître assembleur a donc choisi de se concentrer sur le goût, car la fumée passe d’abord par la bouche, et c’est là que tout commence.
Trois feuilles, trois caractères
Un cigare associe trois types de feuilles, selon leur position sur le plant :
- Le seco vient du bas de la plante. Il est fin, doux et peu aromatique.
- Le viso, du milieu, est plus épais et plus aromatique.
- Le ligero, du haut, est très épais, puissant et rustique. Il brûle lentement.
Comment la fumée « goûte » : une affaire de pH
Il n’y a ni sucre ni sel dans la fumée. Sa différence de pH avec celui de la bouche crée une légère irritation des muqueuses. Le cerveau localise cette irritation et l’interprète : à la pointe de la langue, il perçoit du sucré, sur les côtés du salé, et au centre de l’amer. C’est pourquoi la perception est plus lente qu’avec le vin, et pourquoi il faut se rincer la bouche puis recommencer plusieurs fois avant de conclure.
La salive joue un rôle décisif. Un tabac acide en produit beaucoup, un tabac salé assèche la bouche. Or les récepteurs ne fonctionnent que s’ils sont humides. Pour l’assembleur, un cigare qui dessèche la bouche est un mauvais cigare, car il bloque la perception du goût.
Le test des trois feuilles
Les participants ont fumé chaque tabac séparément, tous originaires du Nicaragua.
Le seco a donné des avis partagés : salé, acide, un peu sucré. La première bouffée assèche, la suivante fait saliver, et une sensation « sale » s’installe au fond de la bouche. Au bout de cinq minutes, le cigare devient inconfortable.
Le viso offre du sucré et de la salive, ce qui donne une impression de crémeux, comme une pâtisserie à la crème. Pris seul, il devient plat.
Le ligero serre la gorge, ce qui traduit sa force. Il a une chaleur épicée et beaucoup de salive, avec du salé, de l’acide et de l’amer.
En mélangeant les trois à parts égales, le résultat s’est révélé trop amer et trop salivant. Chaque tabac est bon isolément, mais l’assemblage exige des proportions précises, sans oublier le liant, le vieillissement, la production et le contrôle qualité.


Les clés d’un bon cigare
- Une pointe d’amertume. Sans elle, on perd un quart des goûts possibles. Elle doit rester discrète et ne pas agresser.
- Une stimulation « à 360° ». Un cigare linéaire, qui passe du sucré à l’amer sans nuance, est ennuyeux. Un bon cigare monte, descend et surprend.
- Un équilibre entre force physiologique et arômes. Trop de force donne des vertiges, trop peu de force avec beaucoup d’arômes manque de structure. La complexité aromatique doit être soutenue par la force.
- Fumer lentement. Dans un cigare, la combustion interne est chaude et l’extérieur plus frais. Cette différence de température libère les huiles essentielles, donc les arômes. Si l’on tire trop vite, on brûle les huiles au lieu de les distiller, comme dans une distillation de whisky.
- La rétro-olfaction. Faire passer la fumée par le nez complète le goût par les arômes.
Technique, formats et fabrication
Un petit calibre concentre davantage la fumée qu’un gros : Claudio ne fume jamais de 60 chez lui et préfère les calibres 42 à 54. Un calibre 5×50 est un classique, car il laisse la place d’associer deux, trois ou quatre tabacs. Le lancero, très fin, laisse peu de marge et reste difficile à rouler. Le tirage dépend aussi du roulage, en tube (entubado) ou en accordéon, et un cigare trop serré empêche la bonne combustion. Le poids en main renseigne déjà sur le tirage.
Le choix de la cape ajoute des contraintes : cendre compacte et claire, élasticité, veines fines. Le ligero se prête mal à cet usage. La génétique de la graine compte autant que le terroir, comme pour un chardonnay français, minéral, qui devient beurré en Californie.
Un travail de longue haleine
Un assemblage est un projet : on définit d’abord l’intensité visée, la couleur de cape et les formats, puis on ajuste jusqu’à atteindre l’idée de départ. Il faut aussi anticiper le vieillissement, car un cigare change après six mois. Le maître assembleur cite un assemblage qui lui a demandé environ trois ans d’améliorations. Il travaille aussi avec les agriculteurs, car la disponibilité d’un tabac d’une année sur l’autre n’est jamais garantie.
Pour ses clients, il envoie un questionnaire de 45 questions afin de traduire leurs goûts, car les mots ne recouvrent pas toujours les mêmes sensations.
Origine : dépasser les clichés
Un cigare fabriqué au Nicaragua avec des tabacs de plusieurs pays reste, pour lui, un cigare nicaraguayen, à cause des méthodes, de la température, de l’humidité et du roulage locaux. Les clichés d’hier (dominicain doux, nicaraguayen puissant) ne tiennent plus : on trouve désormais des cigares nicaraguayens doux et sucrés, et des dominicains puissants sans amertume. Il rappelle enfin que l’Indonésie, souvent associée à des cigares bon marché, est à l’origine de la graine de la cape Cameroun, prisée et rare.


Quelques mots sur le master blender
Claudio Sgroi, génie italien, a été l’architecte de la gamme Mombacho. Formé auprès du masterblwnder de Davidoff, il a dirigé Mombacho de 2012 à 2021, avant de fonder CST Consulting. Il est le master blender de la marque Dynasty Cigar, qui regroupe les marques La Bucanera, El Loco, et The Screen Society, une collection inspirée du vieil Hollywood.
Ce qu’il faut retenir
Un grand cigare est celui dont on se souvient le lendemain : complexe, équilibré et surprenant. Pour développer son palais, l’assembleur conseille de sentir et goûter tout ce qui passe à portée, car la mémoire des arômes est notre meilleur outil.
Galerie – Masterclass Dortmund 2026
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Mais au fond, la dégustation ne serait-elle pas avant tout une affaire d’émotions ?



Les accords
Dans le cadre d’un accord cigare et boisson — ou cigare et met — la question essentielle est donc la suivante : comment les caractéristiques du cigare interagissent-elles avec celles de ce que l’on consomme ?
Un accord réussi ne repose pas uniquement sur la complémentarité. Il peut aussi jouer sur le contraste ou l’équilibre. L’objectif reste toutefois le même : créer une harmonie en bouche, où aucun élément ne domine excessivement l’autre.
